interview de Litthérapeuthe

 

Parlez nous de vous et de votre vie d'externe ?

 

La vie d'externe, c'est au moins trois ans d'une vie un peu particulière. Femmes et hommes à tout faire de l'assistance publique, les externes remplissent tant bien que mal les rôles de brancardier/secrétaire/pigeon voyageur/standardiste téléphonique/manutentionnaire d'écarteurs chirurgicaux/et autres petites taches indispensables... plus ou moins bien faites. L'externe est toujours où il ne faut pas : dans la chambre du patient quand ce dernier doit partir en examen, dans le couloir sur le passage d'un chariot ou d'un groupe de soignants, sur l'ordinateur quand l'interne doit taper ses compte-rendus, dans la salle de réunion du service en attendant un prof qui devait faire cours et qui a oublié alors qu'il y a une réunion importante de dernière minute... L'externe est stagiaire tous les matins grassement payé (100 à 250€ par mois), étudiant l'après-midi, de garde ou dans ses livres la nuit. L'externe est, souvent, entre 4e, 5e puis 6e année de médecine où il passe l'examen de l'ECN (Examen Classant National) pour choisir où apprendre sa future spécialité (et quelle spécialité). Mais avant tout, l'externe est un être humain. Quand à moi, rien d’intéressant, je suis en 6e année, et j'ai décidé de passer quelques nuits à étudier pour valider un master d'éthique en parallèle de ma 4e et 5e année de médecine. Une bouffée d'oxygène aux effets multiples pour ne pas s'étouffer dans ce cursus ;)

Pourquoi médecine ?

 

Quand j'étais plus jeune, j'ai d'abord voulu faire acteur. J'ai fait un peu de figuration, passé quelques castings, je fais encore du théâtre. Ce n'était pas les projecteurs qui me fascinaient. C'était le pouvoir de faire rêver les gens. J'avais cette ambition un peu folle de vouloir offrir aux spectateurs une petite porte vers le rêve, de s'échapper un peu d'un quotidien parfois triste, morne, ou difficile. De temps en temps, j'avais des phases où je voulais devenir écrivain ou professeur des écoles, parce que le rêve et le savoir semblaient pouvoir donner la même liberté : il était donc important d'aider à diffuser la connaissance. Puis j'ai eu des moments où, heurté par certaines injustices, je voulais faire du droit, pour mettre la connaissance aux services des autres et les aider à reconquérir ou défendre leur liberté. Plus longtemps, je me suis intéressé à la psychologie, d'abord parce que je suis du genre parfois à rester dans mon coin pour comprendre comment les gens interagissent entre eux et pourquoi, ensuite parce que la thérapie semblait également un formidable moyen de pouvoir rendre aux êtres humains une liberté qu'ils avaient perdu. Mon profil un peu littéraire refoulé dans une filière scientifique me faisait davantage m'intéresser à la littérature et à la philosophie qu'aux sciences. Mais il y a eu mon médecin traitant. Il n'y a pas de médecin dans ma famille. Il y a eu un ami avec lequel j'ai eu envie de tenter, contre l'avis de tous mes profs de sciences qui me promettaient un échec certain. Et puis, entre deux tentatives à la première année de médecine, j'ai travaillé comme aide-soignant pendant l'été. Le moteur est né ici. Voir des gens dans la souffrance et essayer de les aider, vouloir ardemment les aider à aller mieux, à préserver leur liberté, à la reconquérir quand c'était possible. Trouver un courage monstrueux dans une poignée de main, des yeux humides qui laissent la place à un sourire timide, des silences réconfortants qui en disent plus que les mots... Alors, peut-être, médecine pour aider, pour défendre des valeurs humaines comme une certaine liberté, voir même... pour les autres ?

Pourquoi un blog ? Qu'est ce qui vous a donne envie d'écrire ?

 

J'écris depuis longtemps. C'est un besoin vital, presque pulsionnel. Mes pensées, en roue libre, s'envolent dans tous les sens et parfois, ruminer des moments douloureux devient difficile à supporter. Ecrire, c'est donner du sens, c'est canaliser, c'est pauser des mots sur des maux. Quand une femme meurt en donnant la vie, quand un homme s'éteint dans l'indifférence aux urgences, quand un enfant vous sourit dans un cabinet de médecine général alors qu'il y était entré la tête basse, il se passe tellement de choses à vous secouer les neurones dans tous les sens que j'ai besoin de les transformer en histoires. Et puis, récemment, je reçois quelques messages de futurs soignants qui disent "se sentir moins seul" quand ils me lisent. Ca me touche beaucoup. Les blogs m'ont beaucoup aidé à trouver une motivation dans les moments difficiles où je me demandais "pourquoi je fais médecine ?". Rendre la pareille, c'est très apaisant pour moi. Ecrire, puisque c'est donner du sens, c'est soigner. C'est se soigner un peu soi-même aussi, je crois. 

 

Dans qu'elle spécialitée vous voulez travailler plus tard ? Et pourquoi ?

 

Je rêve d'une spécialité sans spécialité. D'être spécialiste en rien, et faire un peu de tout. De voir les gens comme des ensembles. De ne pas botter en touche dès qu'on sortirait d'un petit domaine où j'excellerai en étant aveugle de tout ce qui se passe en dehors. Je voudrai du contact avec les gens, sur du long terme, pour mieux les aider à traverser l'existence, sans m'imposer, sans prétendre une seule seconde que c'est moi qui leur sauverait la vie ou qui les guérirait : les gens portent en eux leurs propres ressources pour récupérer ou préserver leur liberté. Le soignant ne fait que le leur montrer. C'est du moins ce que je crois. Quand je lis certains soignants qui se pensent possesseurs d'un savoir pour lequel les patients viendrait les consulter comme on consulterait un oracle ou un dieu-tout-puissant, je suis désolé, mais aussi brillants et parés de bonnes intentions qu'ils soient, ces soignants se trompent. Ce qu'ils savent, c'est de la "SVT", des sciences du vivant. De la vie, la vraie, ils ne savent rien. Ils connaissent les stats, les pronostics, les critères et les protocoles. Ils ne connaissent ni l'issue, ni l'avenir, ni totalement le patient. C'est sur ce formidable "malentendu" que tout va se passer, et que la solution va émerger. Du lien. 

Ethique, soins, soins palliatifs,douleurs,aidants que vous évoque ces mots ?

 

Ce serait long de décrire chacun d'eux, car ces mots recouvrent tellement de choses importantes. A la volée, je commencerait d'abord par soins. Car le soin, c'est l'affaire de tous. Du parent qui prend soin de son enfant, à la société qui prend soin de ses constituants. Le soin entremêle une forme de responsabilité, de sensibilité, de technique mais surtout d'humanité. Le soin est au carrefour de la logique, des émotions, de la vie et de la philosophie : il implique des réflexions sur le sens de l'existence, de nos actions (tiens, l'éthique), de la justice, de l'Autre... Le soin comporte donc une forme de violence, ne serait-ce que dans le caractère éphémère de la vie, ou les situations soignantes particulières (les soins psychiatriques à la demande d'un tiers, la contention, les exclusions des greffes, les pertes définitives de fonctions, les morts "violentes", ou les maladies incurables, en j'en passe). Cette violence se cristallise parfois en des douleurs qui ne sont pas simplement le fait d'avoir mal à cause d'un dommage physique : un séjour en médecine pour adolescent suffit pour voir quelles horreurs peuvent vivre les jeunes en conditions plus ou moins favorables, dans des environnements plus ou moins confortables (viols par des proches, maltraitances, carences affectives graves...). La douleur, comme la mort, sont parfois banalisées à l'extrême par des soignants auxquels on fait parfois croire dans leur formation qu'il s'agit d'échecs. Pas plus tard qu'à l'instant, un enseignant nous disait que face à un cancer, il fallait au départ "se battre un peu" avant de passer aux "soins palliatifs", décrits comme une forme de défaite. Or, les soins de supports ne consistent pas en une injection mortelle, comme certains sembleraient le penser. "C'est peut-être quand on ne peut plus rien faire que tout reste à faire". Les aidants le savent bien. Ce sont des soignants exceptionnels les aidants. Car en plus du prendre soin, ils doivent faire preuve d'une capacité émotionnelle exceptionnelle, car leurs patients ne sont pas n'importe qui : ils sont leurs proches ! Il me parait important, et pas qu'à moi, de les considérer aussi à part entière quand on interagit avec eux et ne pas oublier une chose : comme tous les soignants, eux aussi, ils peuvent souffrir. Le caractère sans cesse exceptionnel, unique, singulier de toute situation, pour moi, c'est peut-être ça l'éthique : savoir le reconnaître, le questionner, extraire et actualiser des valeurs essentielles, pour l'action juste, la moins pire, et la plus humaine possible. 

 

Comment gère t-on ces émotions quand on fait médecine ?

 

La réponse est simple : on se démerde. On ne nous l'apprend pas, ou peu. Alors, l'expérience va peu à peu faire son chemin. On craque, souvent. Dès notre plus jeune âge, on est confronté à la maladie, à la mort, à toutes les fatalités de l'existence humaine. On voit des humains tomber, des familles se déchirer, des conflits éclater. On prend parfois l'ingratitude en pleine figure, les humiliations régulières, le désespoir peut facilement nous gagner. Et parfois, un sourire, un regard, un sentiment d'utilité... un peu d'espoir. Parfois, un encadrant formidable, un collègue exceptionnel, une sortie entre amis (et parfois même avec des gens extérieurs à ce quotidien). Et on y retourne. A quoi bon "se blinder", et risquer de se couper de cette forme d'intelligence émotionnelle qui nous permet de créer du lien, de comprendre et ressentir un peu l'autre, de former une équipe avec ses collègues et ses patients ? Mais oui, il faut s'exposer. Et toute la question de la limite se pose... à chaque instant.

 

Comment gère t-on ces émotions devant les familles quand on est médecin ?

 

Pas différemment que quand on n'est pas médecin. Après, je ne sais pas, je ne suis pas encore médecin. Mais parfois, on sent qu'on est un peu "à part". Que quand votre oncle vient vous dire qu'il est inquiet parce que les médecins ont trouvé "du liquide" dans le péritoine de sa mère, il ne réalise peut-être pas complètement combien ça peut être inquiétant. Que quand votre père vient vous demander votre avis "médical" sur un symptôme qu'il présente, ça peut être gênant, d'autant lorsque vous ne voulez pas savoir. Car toute question, et toute réponse, peut vous amener à des conclusions que vous n'avez ni envie de faire, ni envie d'annoncer et d'expliquer. Quand, en discutant avec votre grand-mère au téléphone, vous suspectez fortement un cancer digestif et que manifestement aucun de ses médecins n'a eu le courage d'aborder la question avec elle, vous vous sentez mal. Alors, peut-être que dans certains cas, il vaut mieux refuser de lire les résultats de la prise de sang d'un proche, "pas contre lui, mais parce que vous n'êtes pas son médecin, mais son fils/frère/cousin...". 

 

Comment se passe votre relation entre tous les soignants,infirmière,aide soignante...?

 

Tous les soignants doivent communiquer, effacer la hiérarchie traditionnaliste qui persiste encore. Dans les différents services où j'ai pu être stagiaire, j'ai l'impression qu'il y a un critère favorisant les bonnes relations entre tous les membres de l'équipe soignante : le lieu commun. Un poste de soin qui fait aussi bureau des internes, c'est un formidable outil pour renforcer les liens, former un esprit d'équipe, faire face aux coups durs, communiquer. C'est, je crois, vraiment essentiel pour moi si je travaillais à l'hôpital à l'avenir. Dire bonjour, notamment aux secrétaires (qui peuvent vraiment vous sauver la vie, et celle de vos patients), savoir solliciter les soignants dans leurs domaines de compétences (psychologues, assistants sociaux, kinésithérapeutes, psychomotriciens, ergothérapeutes, infirmières certifiées, etc.) et respecter leurs opinions, prendre en compte leur avis, au staff par exemple, prévoir des petits moments complices : un matin croissant dans le mois par exemple, un gateau d'anniversaire, un pot de départ... c'est vital. Je me dis toujours qu'un stage s'est mal passé si je n'ai pas entendu d'au moins une infirmière quelque chose comme "tu reviens quand tu veux". Des soignants complices, une ambiance d'entraide, comme une formation bienveillante, sont des préalables indispensables à des relations soignants-soignés de qualité. 

 

Si vous aviez un message à faire passer à tous ?

 

L'avis de chacun est important à entendre. Ecrire est un formidable outil pour ça. Débattre, échanger, partager nos points de vue permet vraiment de s'enrichir des réflexions des uns et des autres pour améliorer le soin, car le soin nous concerne tous. Mettre les formes, aussi, c'est important. On a souvent décrié la généralisation à outrance, on peut également s'attrister d'une tendance à la réponse agressive, personnelle et non-constructive qui n'arrange rien. Après, nous sommes tous humains, loin d'être parfaits, moi le premier. C'est sans doute parce que nous sommes si impliqués dans le soin que nous prenons tant à cœur ces discussions. En conclusion, je n'ai pas de message à faire passer, si ce n'est qu'il faut peut-être s'interroger sur notre façon de faire passer des messages. 

 

Si vous aviez un message à faire passer aux soignants et aux hôpitaux ?

 

L'hôpital souffre. Il souffre de choix politiques qui ne sont pas judicieux. Tarifer à l'acte, supprimer des postes, ne pas considérer de bons indicateurs de santé autre que la rentabilité pure, et tant d'autres problèmes sur lesquels je ne suis vraiment pas compétent pour m'étendre davantage. Mais la réponse, à mon avis, n'est pas dans la recherche du bouc émissaire. Que cela soit le soignant brutal, le patient impatient, ou l'administrateur vénal. Il y aura toujours des gens mauvais, partout, ça n'épargne aucune profession, aucun groupe humain. Mais si chacun campe sa position et tire à vue sur toute tentative de rapprochement, on ne s'en sortira pas. La politique de santé doit impérativement s'enrichir d'une réflexion urgente sur l'éthique de la gestion de notre système de santé. Il faut entendre les soignants, il faut expliquer les contraintes administratives et en revoir certaines. Il faut mettre à plat bien des choses, dans le dialogue. Il faut apprendre aux gens à ne pas voir en la médecine que le sacro-saint hôpital. Il faut arrêter de faire en sorte qu'ils pensent que la médecine de pointe ne se trouve qu'entre ses murs blancs. Il faut redonner confiance aux gens en un système qui se doit d'être encore plus efficient, réactif et... humain. 

Ou vous joindre?

Par twitter @Littherapeute, sur mon blog en laissant un message

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