souvenirs

 

Pour nous, soignants, toutes les journées ne se ressemblent pas, même si les soins de confort sont les mêmes tous les jours, chaque journée a son lot de surprises.

Cet après-midi d’octobre, Monsieur R a eu besoin d’écoute et d’attention plus que les autres fois.

Je cite la saison pour la simple raison que cela fait partie des souvenirs de Monsieur R.

Au moment du soin et en partant, sa femme me regarde avec insistance.

Sans bien comprendre pourquoi, tout de suite j’ai fermé la porte.

Disant bonjour et voyant sa tête un peu fermée, je m’approche pour commencer le soin.

Un sourire timide mais le regard ailleurs il me répond bonjour sans trop s’attarder.

Cela m’intrigua beaucoup, lui qui avait souvent de l’humour lors des changes là : rien, il était complètement dans ses pensées.

Une fois le change terminé, je prends sa main et lui demande ce qui se passe. Je trouve que vous avez l’air triste aujourd’hui et plongé dans vos pensées.

Que vous arrive-t-il ?

A peine ma phrase terminée, Monsieur R pleura à chaudes larmes comme si elles étaient restées coincées là pendant des années sans jamais en sortir.

C’est à peu près ce qui se passa. Monsieur R me raconta son histoire comme un grand romancier en y ajoutant toutes les notes d’émotion.

On ressentait bien sa passion pour l’histoire, les livres et pour son ancien métier dans l’édition .

Il me raconte avec une grande fragilité qu’il a perdu deux de ses enfants dans un accident de la route.

A cette époque, étant pompier volontaire , on l’a appelé par deux fois pour aller sur les lieux des accidents,

sans se douter à chaque fois de l’horreur des circonstances.

« Vous vous imaginez ? » me dit-il.

« Ce qu’il a fallu endurer, garder en secret car je n’ai jamais raconté à ma femme que j’étais là par deux fois sur les lieux.

La vie est cruelle mais pourquoi m’a-t-elle fait cela ?

J’ai dû faire les premiers gestes de secours pour les deux, en y mettant toute mon âme et mes tripes pour les sauver.

Le choc par deux fois trop violent d’une stupidité d’accident de la route m’a fait perdre mes deux enfants.

- Mais pourquoi n’avez-vous pas partagé ce secret avec votre femme ? Même après tout ce temps ? »

Monsieur R m’a regardé droit dans les yeux à cet instant précis et m’a demandé : « Vous avez des enfants ? Vous savez ce que c’est de

vouloir un enfant à un tel point d’y penser tout le temps ? Ma femme a eu du mal à avoir nos enfants alors elle n’aurait pas supporté de connaître tous les détails, cela a déjà été assez dur pour elle. »

Moi qui n’ai pas l’habitude de me confier sur ma vie personnelle, et touchée par ces mots, j’ai fini par avouer que oui je connaissais ce que

c’était, ayant moi-même perdu un enfant lors d’une fausse couche et d’attendre cette prochaine grossesse avec une infinie prière dans le cœur.

Ce n’est pas le même vécu que vous. Voir naitre ses enfants, grandir et mourir avant nous doit être horrible mais je comprends une petite partie sans me mettre à votre place.

Monsieur R me prit la main très fort.

Allez savoir lequel des deux avait le plus besoin de soutien à ce moment, mais nos regards en disaient long.

Je pense, si mes souvenirs sont bons, que j’ai versé ma petite larme en sortant de la chambre.

Pourquoi se confier maintenant lui ai-je demandé ?

"Je sais que j’ai une grave maladie sans retour possible, le médecin est venu me voir pour me l’annoncer et il fallait que je vide mon cœur.

Trop d’années avec ce secret sans avoir personne avec qui en parler."

Merci de m’avoir écouté et d’avoir été là pour moi, ça fait du bien.

Sa femme est rentrée dans la chambre voyant le sourire sur le visage de son mari.

Je la sentis moins inquiète. Nous avons beaucoup parlé tous les deux les semaines suivantes.

De philosophie, de spiritualité, de médecine et de nous. Je lui avais suggéré d’en parler à sa femme. Je ne saurai jamais la fin de l’histoire.

Il est parti de l’autre côté plus serein il y a longtemps.

Son histoire, je m’en souviens encore aujourd’hui .

On me dit souvent que j’ai le chic pour savoir écouter les personnes dans le besoin en sachant les réconforter mais pour moi cela fait partie du soin.

Le monde va tellement vite maintenant. Prendre son temps et être à l’écoute de l’autre est tellement important qu’il ne faut pas l’oublier.

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